"Beaucoup de bruit pour rien", 1984

ébène massif, laiton chromé

Chaîne en or, carte postale,

Trombone, ampoule.

H. 41 ; l. 19,5 ; Pr. 10 cm

Edition Ecart International

Série limitée à 8 ex

FNAC. Dépôt au Musée des Arts décoratifs, Paris.

Moi fileur éternel des immobilités bleues

Je regrette l'Europe aux anciens parapets

Rimbaud

 

On n'en finit pas d'attendre la fin du XXème siècle, comme si le découpage du temps en parties et en dates, permettait d'identifier avec plus ou moins de précision celui dans lequel nous vivons, comme si l'impalpable et le changeant pouvaient être circonscrits, comme si demain serait différent d'aujourd'hui ou d'hier, ou si différent qu'il nous faudrait le cerner aujourd'hui pour le rejeter ou le regretter, pour, dans la différence, évaluer le changement, le mouvement, la mutation.

 

Demain ne sera pas comme avant, ni meilleur ni pire, pire et meilleur. La modernité conquérante s'achève, elle a gagné du terrain tout au long du siècle, ses luttes étaient claires et franches, elle avait su identifier ses ennemis, marquer ses territoires avec des projets que le temps reconnaît comme des manifestes. Ses territoires avaient un lieu et ses idées de la consistance, de la persuasion et de la perspicacité. La clarté était son discours pour être entendu, pour porter mieux et plus loin. Il y avait un avant et un arrière, un avant et un au-devant, un avenir et un passé.

 

La modernité est là, bien au delà des limites auxquelles elle s'était fixé de parvenir, ses pouvoirs sont virtuels et sans limite.

 

Nous nous laissons gagner par la séduction des images et du fictif. Elles passent et nous traversent, recouvertes par d'autres ou enfouies. Elles nous emmènent, nous malmènent ou nous ravissent. Nous savons tout, si ce n'est beaucoup, sans savoir. Nous vivons dans le flux et dans l'instant. Le passé n'a pas le chatoiement des couleurs de l'hyperréel et de la haute définition. Le passé n'a pas la légèreté de l'instant et de sa virtualité. Le passé parle de l'encombrement, du surchargé, des affects, des tournures et du composé. Mais quelques uns seulement l'ont vécu, les autres l'on subi. Le passé est banni, il se visite désormais comme un parc naturel. Le passé est tacite et bienveillant, il n'a plus d'épigone. Nous en avons été définitivement détachés. Il n'y a plus de base, rien ne se construit sur l'affermi, tout est spontané, tout est apparition-disparition. Nous existons dans l'instant, dans l'instantané des images qui défilent. Le passé est comme un effondrement qui ne suscite pas d'effroi, ni même parfois le détour d'un regard. L'instant est d'une jeunesse merveilleuse, il a la fraîcheur du passager et du nouveau.

 

Nous ne regrettons plus "l'Europe aux anciens parapets". Nous nous étonnons même d'être encore européens, nous reconnaissant à peine dans celle de nos parlementaires. l'Europe est notre pays, notre pays est ailleurs. Une multitude d'identités s'y cotoient, du rêve de leur mélange naîtrait demain. Nous ne rêvons pas du statu quo, des forces et des contraires émerge l'évènement.

 

Nous avons le désir de ne plus être reconnus dans des résonances anciennes, dans le murmure de phrases pathétiques, abruptes ou énigmatiques. Le savant est banni, il est clos sur lui même. A l'extérieur l'écoute et la captation sont infinies et fugitives. La parole est bannie. La liberté est totale. Tous les objets se taisent. Leur silence est le fond sur lequel s'élève une vie musicale, colorée, aérienne. Leur mutisme est doux à tous. Ils ne laissent plus derrière eux aucun écho. Le temps du bavardage est révolu. Il fut bref, il dura le temps de parvenir sur la crête d'une vague qui submerge et submergera. Elle roule son dernier rouleau, immense pour être sûr.

 

Tout s'efface, les traces ne sont plus recevables.

 

 

Sylvain Dubuisson

Mars 1998